
Loretta Strong ou quand la détresse humaine devient spectacle – Cie Ultima Necat – Texte de Copi – Interprétation et mise en scène Gaël Leveugle
Emma, étudiante en troisième année d’études culturelles est actuellement en stage au LEM pour quelques semaines ! Elle a pu assister jeudi 19 mai à la représentation du spectacle Loretta Strong de la compagnie Ultima Necat, et vous en fait retour dans cet article :
Introduction
Entre blagues potaches et tragédie spatiale, Loretta Strong est une pièce qui questionne notre rapport au monde ainsi que notre condition en tant qu’êtres humains. Ce seul en scène nous met face à nos propres excès, en adoptant un humour tranchant et parfois dérangeant… Mais c’est ce qui fait son charme. Avec l’interprétation audacieuse de Gaël Leveugle, ce poème performatif nous met mal à l’aise autant qu’il nous captive. À travers une scénographie originale, on assiste à une véritable mise en crise de la représentation théâtrale. Le ton dystopique et pince-sans-rire de ce spectacle parvient à réveiller en nous des sentiments aussi contradictoires qu’électrisants. En bref, Loretta Strong est là pour nous surprendre, et c’est ce qui rend la pièce passionnante.
Résumé
Loretta Strong, dérive dans l’espace. La terre a explosé. Comment mener à bien sa mission : semer de l’or sur Bételgeuse, alors qu’il ne lui reste que des rats dans son satellite, Linda au téléphone et qu’elle est environnée de créatures extraterrestres plus ou moins hostiles ou stupides ? En partant du texte du romancier, dramaturge et caricaturiste argentin Copi.
Une interprétation particulière, aussi étrange que captivante
Au delà du texte particulier, c’est son interprétation qui capture notre attention sans même que l’on s’en aperçoive. Si l’atmosphère générale est indéniablement étrange tout au long de la pièce, le personnage est comique malgré lui. En effet, la logorrhée du comédien est parsemée de cris tous plus insoutenables les uns que les autres, ceux-ci ayant le mérite de maintenir le public éveillé durant tout le spectacle. De plus, le personnage est une femme interprétée par un homme. Est-ce un choix politique ? Ou est-ce, une fois de plus, une manière de déranger ? Quoi qu’il en soit, cela ne rend pas son discours moins captivant.
Une mise en scène hypnotisante…
La salle est plongée dans le noir. Une structure en forme de cube jonche le centre du plateau. Des faisceaux lumineux traversent latéralement l’espace scénique. Une bande de son de vaisseau spatial est diffusée en continu et rester à l’aise sur son siège devient difficile. Puis, l’on discerne un personnage, qui s’avance peu à peu, depuis le lointain. À mesure que celui-ci s’approche du public, la tension monte. Il se présente au public quasiment nu et recouvert de peinture bleue. Ce n’est qu’au bout de quelques interminables secondes que le premier mot est prononcé. Le protagoniste est désormais au centre du plateau et y restera jusqu’à la fin de la représentation. Déjà, une ambiance s’installe : nous voilà inquiet·es, interrogatif·ves, captivé·es, oppressé·es, ou tout à la fois. À mesure que le spectacle se poursuit, cette atmosphère particulière se heurte au ton humoristique et lunaire, c’est le cas de le dire, du comédien.

Un texte volontairement dérangeant : âmes sensibles s’abstenir !
Même si notre capacité d’écoute attentive est mise à l’épreuve durant le spectacle, les comiques de répétition ainsi que les cris intempestifs du protagoniste nous maintiennent éveillé·es tout au long de la pièce. En effet, le comédien semble parfois assister à la décadence de son propre personnage, ce qui permet d’apporter une touche de second degré à la pièce, allégeant ainsi l’atmosphère générale. Ces quelques moments agissent comme un courant d’air frais, et ponctuent un texte déjà assez lourd et parfois complexe. Par ailleurs, si l’écriture ne manque pas de folie, on se surprend régulièrement, en tant que public, à se laisser attendrir par la détresse de ce personnage quelque peu loufoque. En effet, plus le texte avance, plus celui-ci se retrouve seul face à ses propres angoisses. Par la même occasion, cela nous pousse, en tant que spectateur.ice, à voir en lui un miroir de notre propre condition d’être humain. On se retrouve seul·e, face à l’immensité de l’univers. Comment rester sain·e d’esprit lorsque l’on est mis face à notre propre folie ? Cette dualité nous force, en tant que membre du public, à remettre incessamment en question un point de vue qui ne semble jamais vouloir se fixer. C’est de cette manière que Loretta Strong parvient à nous maintenir captivé.e.s tout au long de son récit.
Mais du coup, Loretta Strong, c’est bien ou pas ?
Loretta Strong est le genre de pièce que l’on voit une fois dans sa vie et qui nous marque pour toujours. La scénographie surprenante nous repousse d’abord puis, sans que l’on s’en aperçoive, nous voilà plongé.e.s dans le fin fond de la galaxie, à écouter presque émus le récit de ce grand bonhomme bleu. Les variations dans le ton et l’énergie du comédien nous accompagnent à travers ce spectacle étrange, mais qui nous fascine malgré tout. Tout au long de la pièce, le.a spectateur.ice est amené à se questionner sur sa relation avec lui-même et à sa condition en tant qu’être humain. En bref, ce spectacle riche en faisceaux lumineux est comme une bulle dans laquelle nous sommes forcés de nous installer, pendant une heure et cinq minutes d’étrangeté. Alors, c’est à nous, spectateur.ices, d’accepter d’être transporté.e.s dans ce vide intergalactique que nous propose Loretta Strong.
Emma Bouteldja