
Vestiges, le thème du conflit intergénérationnel abordé avec second degré
Cie La Lucina – Interprétation : Elsa Pion, Galaad Le Goaster, Léon Ostrowsky – Écriture et mise en scène : Nathan Boillot – article par Emma Bouteldja
Après son article sur le spectacle Loretta Strong, Emma, étudiante à l’Université de Lorraine et en stage de troisième année au LEM, vous propose de découvrir à travers ses yeux la sortie de résidence de la compagnie La Lucina, que nous avons accueillie au LEM le 26 mars dernier !
Introduction
Vestiges est un spectacle en cours de création par la compagnie la Lucina et mis en scène par Nathan Boillot. Le corps est mis au centre du spectacle, avec des performances de danse effectuées sur scène par nos comédiens ; parmi eux, Galaad Le Goaster, Elsa Pion et Léon Ostrowsky. Ayant tous trois eu une formation de danseur.se, l’expression du corps demeure centrale dans les pièces de Nathan Boillot. Il évoque d’ailleurs l’importance de cet aspect dans ses travaux : « l’imaginaire de mes pièces transparaît principalement par le corps. ». La question de l’imaginaire constitue également un moteur dans son travail d’auteur et de metteur en scène.
La compagnie Lucina, qu’est ce que c’est ?
La compagnie a été fondée par Elsa Pion, Suzie Colin et Nathan Boillot. Depuis sa création, les thèmes du corps, de l’écriture contemporaine et de l’onirisme sont à la base des spectacles de la Lucina.
Résumé et présentation de la pièce
S’en voulant de ne pas avoir agi face aux déclarations mortifères de partisans du “bon vieux temps”, Elsa décide de contacter deux comédiens, Léon et Galaad, afin de créer un nouvelle pièce : “Barberousse”, racontant les pérégrinations d’un jeune homme, obsédé par le passé au point d’en devenir fou. Léon, Galaad et Elsa se retrouvent alors confrontés à leur propre vision du bon vieux temps, à leurs craintes, leurs fantasmes sur l’avenir et à la question : Si tout deviendra toujours du passé, oublié ou idéalisé, pourquoi se donner la peine de continuer ? Un tourbillon de questionnements, dont les réponses font peurs, et qui se mêle à leurs propres imaginaires, au point de s’y perdre pour certain, et de ne plus oser le regarder pour d’autres.
L’idée de la pièce est née d’un bord plateau il y a deux ans, dans laquelle Nathan a entendu des propos xénophobes, racistes, classistes et agistes tenus par des personnes issues d’une certaine génération. La pièce met Elsa à la place de metteuse en scène. Elle fait alors appel à Galaad et Léon, issus de deux générations différentes, le premier approchant de la vingtaine, et le second ayant la cinquantaine. Vestiges met en exergue les écarts ingénérationnels et les conflits qui en découlent.
« Dans cette pièce, il y a une fatalité universelle : l’avenir. Les conséquences de nos actions ne sont pas entre nos mains et j’aime imaginer ces trois personnages créatifs se débattre avec cette connaissance. » Nathan Boillot
Vestiges : un spectacle dans le spectacle
Comment mieux commencer une pièce de théâtre autrement qu’avec un faux départ ? En effet, la première scène à laquelle le public assiste fait l’objet d’un éternel recommencement. D’abord, on aperçoit les deux comédiens arriver par le lointain, dans un noir quasi total. Le spectateur discerne des mouvements peu assurés, et la lumière éclaire tout à coup l’ensemble du plateau. Les comédiens font alors à une tentative de chorégraphie au ralenti, chacun accompagnant ses gestes d’expressions faciales exagérées. Et là, c’est le bug. Les deux danseurs s’interrompent et font appel à Elsa, la metteuse en scène, en vain. Ce faux départ se répète ensuite, et la scène n’arrive jamais à se terminer. Le public d’abord dubitatif face à la situation, se prête au jeu. On ne peut alors pas s’empêcher de rire, tant les comédiens semblent perdus, voire inquiets : « Elsa, tu peux répondre ? », « Je me sens pas bien. » Cette scène d’ouverture montre avec dérision la place centrale que possède le metteur en scène lors de la création d’un spectacle. En effet, l’absence de réponse d’Elsa provoque chez les deux comédiens la sensation de ne plus savoir ce qu’ils doivent faire, ni où ils vont. Cette première scène vouée à l’échec est une manière originale de commencer une pièce de théâtre.

Une jeunesse qui se rebelle, ou la simple volonté de rendre justice ?
La scène qui suit ce faux départ donne tout de suite le ton de la pièce. Il s’agit d’une simulation de bord plateau entre un journaliste et un comédien, qu’on devine comme étant d’une génération antérieure. Celui-ci porte un masque et semble ne pas pouvoir s’exprimer, ou simplement respirer, sans faire des manières agaçantes. Ce personnage tient alors un discours anti nouvelle génération, se plaignant du comportement des « jeunes d’aujourd’hui », laissant son interlocuteur sans voix. Entre satire et running gag, le.a spectateur.ice est alors incapable de prendre ce personnage caricatural au sérieux. Mais l’entrée en scène énergique d’Elsa met soudainement fin à ce discours du « c’était mieux avant », créant ainsi une rupture dans le spectacle. Elle s’avance furieusement vers le comédien et lui donne une claque. Là, le contexte est posé et la tension est à son paroxysme. La prise de position de la metteuse en scène est pleinement assumé. En effet, cette dernière déclame une tirade pleine de colère et de ressentiment face à la manière dont la jeunesse est dépeinte par les partisans de l’ancienne génération. Cette entrée en matière pas des moindres nous pousse à questionner notre place en tant que spectateur.ice. De fait, en s’adressant directement au public, le personnage d’Elsa brise le quatrième mur et semble attendre une réaction de la part de celui-ci. Pourtant, personne n’ose intervenir, que ce soit pour prendre parti ou même la contredire. Puis, l’atmosphère devient plus légère lorsque la metteuse en scène termine son discours virulent par : « Je m’appelle Elsa Pion et j’adore mon métier », toujours sur le même ton exaspéré. Cela montre que, même si l’idée de cette pièce est née d’une révolte, l’humour et l’auto-dérision restent au centre du spectacle, ce qui crée un équilibre intéressant.

Le conflit intergénérationnel traité avec légèreté
Dans une scène faisant référence au mythe de Don Quichotte, le public assiste à une mésentente de nos deux personnages/comédiens, celle-ci basée sur leur écart intergénérationnel. En effet, cette scène traite avec humour la question du rapport de force entre eux, l’un se plaignant d’être toujours à la place de celui qui tire la corde attachée à la chaise, tandis que l’autre est tranquillement assis dessus. Outre une scénographie volontairement bancale, ce conflit empêche la scène de se dérouler normalement et une fois de plus, celle-ci semble vouée à l’échec. Même si la relation entre les deux personnages s’améliore peu à peu, le.a spectateur.ice comprend que ce qui freine la créativité ainsi que le bon déroulé d’une pièce de théâtre, c’est indéniablement le conflit intergénérationnel. Le spectacle n’utilise pas seulement l’humour et la dérision pour aborder ce thème. En effet, une scène en particulier se démarque de par sa douceur et son sérieux. Il s’agit d’un dialogue rempli de nostalgie entre un père et son fils. À partir de ce moment précis, les deux générations semblent se retrouver. En mêlant souvenir réel, imaginaire et théâtre, le spectacle prouve qu’un terrain d’entente entre tous.tes est possible. S’ensuit un discours poignant du personnage d’Elsa, qui apparait cette fois-ci calme et posée devant un public attentif. Cette dernière intervention nous laisse quelque peu ému.es, nous simples spectateur.ices, jeunes comme moins jeunes. Ainsi, cela permet de clore cette étape de travail avec une note d’espoir et d’optimisme pour l’avenir du théâtre.
Pour finir, un nouveau commencement est possible
Même si les comédiens sont sur le plateau texte en main, cela ne nous empêche pas, en tant que spectateur.ice, de s’immerger pleinement dans l’histoire. Au fur et à mesure que la pièce avance, le ton humoristique et le jeu des comédiens nous captivent autant qu’ils nous émeuvent. On finit alors par être porté par les différents discours, allant de la caricature du comédien partisan de l’ancien théâtre, jusqu’au monologue émouvant d’Elsa, en passant par les références au mythe de Don Quichotte. Après l’ultime noir et les applaudissements chaleureux du public, on assiste alors à un bord plateau, cette fois-ci bien réel : la boucle est bouclée. Si la pièce est en cours de création, les thèmes sont déjà clairement énoncés. Même s’il est montré de façon claire que le but de ce spectacle est de rendre justice à la jeunesse, celui-ci le fait sans rébellion. En effet, les comédiens utilisent plutôt l’humour et l’auto-dérision, ainsi que la douceur et la nostalgie. En bref, Vestiges nous montre qu’avec un équilibre parfait entre émotion, second degré et légèreté, aborder le thème du conflit intergénérationnel devient nécessaire pour assurer l’avenir du théâtre et du spectacle vivant. Selon Nathan Boillot, l’union est enfin possible, n’est-ce pas ? « Si la frontière entre les deux pièces est claire au début, les deux univers se confondent vite pour n’en former qu’un seul, mêlant réalité, théâtre, faux théâtre, souvenirs (…) J’ai l’impression d’y voir un espoir, l’humanité en marche dans un même mouvement. »